Inventer une langue inclusive

Je suis féministe et amatrice de la langue française (du genre à faire des dictées pour le plaisir dans mon temps libre). Je veux donc apporter ici mon avis sur le débat sur l’écriture inclusive.

L’écriture inclusive, c’est essayer de ne pas oublier les femmes et toutes autres personnes qui ne sont pas des hommes cisgenres lorsqu’on s’exprime. À l’écrit, cela passe donc beaucoup par l’ajout de E pour ne pas oublier les femmes, par exemple écrire militant-e-s, ou militantEs, ou militant·e·s, ou encore militant(e)s.

D’un côté, je pense que l’écriture inclusive est nécessaire, parce que la langue sexiste est un aspect du patriarcat. La langue n’est qu’un reflet de notre manière de penser, donc une culture sexiste est associée à une langue sexiste. Les mots et les phrases sont la matière première de notre pensée ; nous resterons sexistes tant que notre langue le sera.

De l’autre côté, certes, rajouter des tirets partout c’est lourd et pénible. Personnellement, je pense que c’est essentiel d’utiliser l’écriture inclusive dans le discours militant, puisque cela me paraît contradictoire de militer contre l’oppression tout en oubliant femmes, personnes queer etc. Cela me paraît aussi important quand je m’adresse à mes étudiantEs en tant que chargée de TD, puisque j’ai l’impression de leur parler depuis une position de “surplomb” et donc que je leur dois un maximum de respect.

En tout cas, je propose qu’avec les opposants à l’écriture inclusive juste parce que “c’est lourd et moche” nous inventions une écriture inclusive ou des manières de s’exprimer simples et belles, mais non sexistes.
Par exemple, très souvent j’utilise le terme “personnes” pour parler d’un collectif, et ainsi mettre ma phrase au féminin. Pour dire “il/elle et ils/elles” on peut utiliser “iel et ielles”.

Une langue n’est jamais figée, elle innove et se reconstruit, et toujours avec des présupposés politiques en arrière-plan. Par exemple, la règle du “masculin qui l’emporte sur le féminin” a été explicitement établie par sexisme. On peut penser aussi à tous ces mots auxquels on a mis des “ph” (comme “camphre”) alors qu’ils proviennent de l’arabe (et donc devraient s’écrire avec un “f”) mais dont on préfère imaginer qu’ils viennent du grec par racisme.

Bref, si la seule chose qui nous arrête face à l’écriture inclusive, c’est l’esthétique et la non-praticité, soyons aussi inventifs que les sexistes/racistes du passé ! Inventons des mots épicènes, des pronoms inclusifs !
Cela arrêtera d’être lourd quand une langue inclusive belle et simple émergera.
Des nouveaux mots émergent très rapidement sur internet ; on n’a qu’à les adopter. Par exemple, le pronom “iel” est assez récent mais c’est de plus en plus utilisé dans les cercles militants !

 

Par ailleurs, un argument que je vois souvent est celui que les enfants ont déjà du mal avec l’orthographe, et que l’écriture inclusive leur compliquerait encore la tâche.
Très sincèrement (pour ce que vaut mon avis ; je ne suis pas prof de français ni instit’, juste chargée de TD en économie), je suis convaincue que notre écriture traduit le fait que nous absorbons le style de ce que nous lisons. J’ai l’impression que mes étudiantEs actuelLEs à la fac lisent essentiellement des messages dans des SMS, applications de messagerie ou réseaux sociaux, donc ils s’expriment à l’écrit dans le même style. Je ne pense vraiment pas que l’écriture inclusive empire les choses ; si on veut que les élèves écrivent bien il faut leur faire aimer lire une belle langue. Si l’enseignement des règles de grammaire avait une telle influence sur les élèves, personne ne confondrait infinitif et participe passé à l’écrit…
En plus, l’écriture inclusive serait un ensemble de règles dont on pourrait facilement expliquer la raison d’être et le but, donc je pense que ce serait plus facile à faire passer comme message que certaines règles de grammaire qui paraissent totalement arides et arbitraires aux élèves.

PS : c’est marrant, en me relisant, j’avais oublié de féminiser “étudiantEs” à deux endroits. Donc oui, pour l’instant c’est contre-intuitif. Mais c’est un ensemble de bonnes habitudes à prendre ; comme tout changement motivé par la politique cela demande un effort. On peut choisir de le faire, ou on peut avoir la flemme, de toute façon personne n’est en permanence en train d’oeuvrer à améliorer le monde. Il faut juste avoir conscience de ses actes.

 

PS 2 : et si on pouvait en finir avec les insultes/jurons sexistes, putophobes etc, ce serait pas mal aussi. Au moins, inventer des insultes c’est super ludique. Suffit de s’inspirer du capitaine Haddock par exemple, (parmi d’autres) il utilisé un sacré nombre d’insultes non-oppressives (“cornichon diplômé” etc).
(moment auto-critique : j’utilise “putain” et “bordel” au moins 40 fois par phrase, mais j’ai découvert une variante non-oppressive récemment, “flûtain”. Si c’est pas mignon et rigolo à employer !)

Advertisements

Le “pouvoir” des féministes d’internet

Je suis une blogueuse de gauche, je suis féministe, ça ne me dérangerait pas du tout de me faire qualifier, à l’américaine, de “guerrière pour la justice sociale”. Par contre, j’ai l’impression que les conservateurs, anti-féministes, masculinistes de tous bords (dans le cas du féminisme, mais on pourrait en parler dans le cas de toutes les autres discriminations) ont tendance à nous attribuer un pouvoir qu’on n’a pas.

Par exemple, la youtubeuse Laci Green (qui a pendant des années été un de mes modèles en termes de pensée “sex positive”) a récemment fait un virage à droite, et a déclaré que les discours féministes aboutissent à “une sorte de censure”. Un article récent affirme qu’un acteur a été “forcé [par les féministes d’internet] à s’excuser pour des propos qu’il a tenus”. J’ai cité ces deux exemples parce que ce sont ceux qui me passent par la tête, mais c’est un discours que je vois partout et tout le temps dans la bouche des conservateurs : les “guerrierEs de la justice sociale” auraient défini un cadre “politiquement correct” pour les discours à ne pas dépasser, et auraient le pouvoir de censurer certains propos, de forcer certaines personnes à revenir sur leurs déclarations.

Je vais rappeler un truc absolument évident : nous, blogueuses/blogueurs anti-oppression, ne sommes ni aux manettes des gouvernements, ni à celles des médias dominants !!

Sérieusement, si on avait le pouvoir (et l’envie) de censurer qui que ce soit, ceci n’existerait pas :

causeur.51.bd_.couv_.jpg

Encore une fois, j’ai cité le premier exemple récent qui me passe par la tête, mais plus généralement, si les féministes ou l’extrême gauche en général avaient un pouvoir de censure, est ce que l’hebdomadaire Minute, le forum “Blabla 18-25” de jeuxvideo.com, et Éric Zemmour existeraient encore ?!

Faut arrêter de fantasmer. Nous, “guerrierEs de la justice sociale”, n’avons d’autre pouvoir que celui de pousser des coups de gueule sur Twitter ou Youtube ou nos blogs. Les conservateurs en ce moment en viennent à produire un discours où ce seraient eux les opprimés (un exemple consternant). Dans leur imagination, ce sont nous, féministes (marche aussi avec militantEs anti-racistes etc), qui arriveraient, par le pouvoir magique de nos petits tweets et nos posts de blog, à les opprimer et limiter leur liberté d’expression.

Il suffit de lire les discours du gouvernement, d’entrer chez un marchand de journaux, d’allumer la radio ou d’ouvrir la presse en ligne, pour constater que le sexisme, le racisme, l’islamophobie, et tout un tas d’oppressions encore, ont des tas d’espaces pour s’exprimer. Prétendre le contraire, prétendre qu’une poignée de militantEs sur Internet parvient à censurer qui que ce soit, c’est 1) un délire total et 2) un moyen bien pratique d’éviter de remettre en question ses pratiques oppressives, puisqu’on prétend que l’oppresseur c’est l’autre (la petite minorité de voix anti-oppression).

Et bien sûr, plus généralement, il existera des “guerrierEs pour la justice sociale” tant que la société sera injuste ; nous ne nous battons pas pour la censure mais pour essayer de déconstruire les oppressions existantes, exposer un système inégalitaire et les pratiques qui le perpétuent. Il est bien plus commode pour celleux qui veulent fermer les yeux de nous voir comme des obscurantistes qui cherchent à les empêcher de s’exprimer pour le plaisir d’être aigris.

Aux défenseurs de l’élevage paysan

Je dédie cet article à toi, militant(e) de gauche qui me rétorques fièrement “Oui mais l’élevage devrait être bio/paysan/familial !” en croquant dans ton sandwich au jambon industriel.

Je vais avoir l’air très chiante et aigrie (d’aucuns diront, “comme d’hab”), mais c’est difficile de ne pas l’être quand le monde entier passe son temps à te prendre pour une conne mal informée (essayez de tenir un discours végane pendant une semaine et vous verrez). Je l’avoue aussi d’emblée : je ne suis pas totalement végane. Ça m’arrive de craquer pour du fromage par exemple. Je comprends donc très bien qu’on n’arrive pas à se passer de produits animaux. Mon argument, c’est que quiconque en a quelque chose à foutre de l’environnement devrait essayer de RÉDUIRE sa consommation de produits animaux (pas forcément l’arrêter totalement). Aujourd’hui je ne suis pas là pour culpabiliser les décisions individuelles, mais pour parler projet politique et cohérence du discours (pour la cohérence discours-actions, je ne culpabilise personne, reconnaissant ma propre faiblesse à ce niveau).

En effet, quand on parle politique au sujet de l’élevage, entre militantEs de gauche, il y en a toujours pour dire “oui mais le problème c’est l’élevage industriel”, et d’ajouter

  • soit une vibrante défense de l’agriculture paysanne et des vaches qui se nourrissent d’herbe et non de soja provenant de la destruction de la forêt amazonienne
  • soit une description de la manière dont ses grands-parents tuaient eux-même le cochon

Et soit, si vous n’êtes pas intéressé(e) par la souffrance animale, c’est un modèle qui se défend, mais il faut se rendre à l’évidence : c’est l’élevage industriel productiviste qui vous permet de manger des produits animaux à chaque repas !!! Si on généralisait l’élevage bio/paysan, on ne produirait pas autant de viande, lait, oeufs, etc, et ils seraient beaucoup plus chers !!

Je ne demande à personne de renoncer totalement au jambon-beurre qui est le seul sandwich dispo dans la seule supérette ouverte quand on a très faim (been there, done that, mea culpa). Je l’admets, je ne suis moi-même pas totalement cohérente entre mes idées et mes actes (et le facteur aggravant c’est que personnellement je suis contre la souffrance animale aussi. Mon positionnement de “flexi-vegan” est totalement schizophrène.)
Mais ce que je pense c’est que toute personne engagée pour l’environnement devrait chercher à réduire sa consommation de produits animaux et défendre un modèle d’alimentation plus végétal pour nourrir la planète. En particulier, essayer autant que possible de boycotter les produits de l’élevage industriel.

Parce que l’élevage de masse détruit la biodiversité, et en particulier les ressources pour les animaux sauvages.

land_mammals

(source : xkcd)

Parce que le bétail industriel est nourri par une agriculture dégueu, notamment des OGM, Parce que pour produire ce soja importé, on détruit la forêt amazonienne. Parce que l’essentiel des céréales produites en France est consommé par le bétail (le gâchis de ressources !!!).

Vous pensez qu’il ne faut pas arrêter de manger des produits animaux, et défendez l’agriculture paysanne “écologique” ? OK. En attendant, reconnaissez que vous contribuez à un système qui détruit la planète lorsque vous allez au supermarché et achetez des produits de l’élevage industriel. Mieux, essayez de limiter votre consommation de produits animaux industriels.

Arrêtez, avec votre sandwich au jambon du supermarché à la main, de m’expliquer, l’air docte : “de toute façon il ne faut pas arrêter de manger de la viande, il faut manger de la VIANDE BIO !”. OK, ne mange que de la viande bio alors. De toute façon, à moins que tu soies Crésus, tu n’auras pas les moyens d’en acheter plusieurs fois par semaine. Et quand bien même tu aurais les moyens, il faut reconnaitre qu’on ne nourrira pas des produits animaux à tous les repas à touTEs les habitantEs de la planète avec de l’élevage bio.

Soyez un peu cohérenTEs. On ne peut pas défendre l’agriculture bio et en même temps défendre de continuer à manger autant de produits animaux.

limiter la consommation moyenne de viande de ruminants à 10g par jour et la consommation des autres viandes, du poisson et des œufs à 80g par jour, permettrait de réduire de 36 % les émissions de GES d’origine agricole, et de plus de 8,5 % les émissions totales. Cette simple mesure serait aussi efficace que de diviser par deux l’ensemble du trafic routier mondial. (source)

Notre alimentation a un impact MAJEUR sur la déforestation et le climat. Et pas seulement la manière de produire (bio versus industriel) mais aussi la QUANTITÉ de produits animaux. Bio ou pas, une vache c’est gros, ça a besoin de beaucoup manger. Ça va donc consommer beaucoup de ressources avant d’être mangeable/de produire du lait. Et émettre beaucoup de gaz à effet de serre. Toute démarche environnementale va nécessiter de revoir la production de produits animaux à la baisse. Si ce n’est pas du sol de soja que la production de la vache va occuper, ça sera du sol de pâturage, et beaucoup par vache.

surfaces-de-sol-necessaires-600x450

 

Bien cordialement,

 

Une “flexi-végane” aigrie

Nous ne sommes pas les feignasses que le discours néolibéral décrit

Je m’essaie aujourd’hui à la déconstruction de quelques sous-entendus du discours néolibéral de Macron, ses (toutous) députés et leur monde.

Je me suis surprise à imaginer mon avenir dans leur monde rêvé. Demain, la suppression des cotisations sociales salariales maladie et chômage ; après-demain la suppression de la Sécurité Sociale. Demain le “CDI par projet”, après-demain le retour au paiement à la pièce.

Tout ceci est déjà là, en germe, dans le statut d’auto-entrepreneur, Uber, et maintenant fiverr, site qui permet d’acheter des services à l’unité. Le néolibéralisme se fonde sur ce que j’appelle la “démocratie apparente du marché”, le principe selon lequel “tout ce qui est gratuit pour moi, a été payé par quelqu’un d’autre”. Ceci soulève le problème démocratique de “qui est légitime pour obliger certains à payer pour la consommation d’autres, et comment procéder ?”, question épineuse à laquelle la solution du tout-marchand offre une réponse facile. Mais le problème est fondamental. En réalité, personne ne “choisit” de consommer un certain nombre de besoins fondamentaux tels que l’environnement, la santé, l’éducation et le logement. C’est pour cette raison qu’il est soit impossible, soit absurde, de soumettre ces secteurs à la concurrence.

Les néolibéraux, Macron en tête, se bercent de l’illusion que la mise en concurrence de tous contre tous amènera au plus grand bonheur. C’est cela, l’État néolibéral : non pas un état absent, mais un État qui organise la concurrence, qui contrôle bureaucratiquement. Je suis dans l’enseignement supérieur et la recherche, et dans notre domaine rien n’est plus flagrant que le fait que le temps passé à rédiger des appels à projet et se faire évaluer est du temps pris sur la préparation de nos cours et le travail de recherche en tant que tel. J’ai recours à cet exemple pour dire ceci : là où la mise en concurrence prétend générer une efficacité accrue par l’aiguillon du marché, en réalité elle a l’effet pervers de réduire l’efficacité des producteurs, qui perdent du temps à négocier des micro-projets en permanence, se soumettre à une évaluation constante, et à se former à de nouvelles tâches à cause de la flexibilité accrue.

Le néolibéralisme est une utopie, il repose sur une religion de l’entreprenariat individuel, la glorification de l’initiative personnelle… mais uniquement lorsqu’elle a pour visée de générer de plus grands profits marchands.

Car ce que nous entreprenons dans nos associations, nos quartiers, notre travail bénévole, toutes nos initiatives qui ne visent pas à être marchandisées, ne sont pas considérées comme de l’entreprise individuelle dans ce système.

Le monde social, écologique et solidaire dont nous (les militant-e-s de gauche radicale, et/ou altermondialistes) rêvons, n’est pas le “paradis des fainéants et des planqués qui veulent des opérations du poumon gratuites et illimitées grâce à la Sécu, et qui veulent que ce soit impossible de les virer de leur CDI juste parce qu’on n’est pas productifs” qu’imaginent les néolibéraux. Nous n’avons rien contre l’initiative individuelle ! Mais il faudrait valoriser cette initiative lorsqu’elle favorise le bien humain (je pense aux associations qui aident les migrants) et non le profit. Nous n’avons rien contre le fait de travailler ! Mais le travail salarié concurrentiel n’est pas la seule forme de travail valable. Pourquoi ne pas mettre en place un système solidaire, par exemple la mutualisation de la prise en charge de certaines tâches grâce à la mise à disposition de locaux dans chaque quartier ? (jardins partagés ? encadrement des jeunes ?). Ce n’est pas glandouiller que nous voulons, mais travailler à un avenir meilleur pour tou-te-s !

Le système néolibéral, poussé à son paroxysme, ne va pas favoriser les “travailleurs entreprenants” au détriment des “feignasses protégées de la concurrence”. En fait, il va avantager une classe de rentiers qui va extraire toujours plus de profits financiers, et une classe de managers qui disciplinent les salariés. Les salarié-e-s, elles/eux, vont, par le mécanisme de la flexibilisation et dérégulation, être poussé-e-s à vendre leur force de travail toujours plus d’heures, payées toujours moins, et donc avoir moins de temps pour toute forme de travail domestique, associatif et/ou bénévole, ou encore pour ses activités de loisir.

Car la suppression de la Sécurité Sociale ne va pas “augmenter notre pouvoir d’achat” quand il s’agira de payer notre retraite, nos soins, et survivre quand nous serons au chômage (ce qui est inévitable à un moment ou un autre de notre vie, dans ce contexte de flexibilisation).

Ce qui m’inquiète le plus, c’est l’absence de débat démocratique, le rejet de tout amendement  à la nouvelle “loi travail”. Il est urgent d’imposer un débat démocratique sur l’avenir que nous voulons, et comment organiser équitablement le travail pour y parvenir.

 

Les lectures qui m’inspirent le plus sur la question du néolibéralisme sont La Nouvelle Raison du Monde de Dardot et Laval ; Capitalisme, Désir et Servitude de Lordon ; Bureaucratie de David Graeber. Pour cet article j’avais aussi vaguement en tête Le Nouvel esprit du capitalisme de Boltanski et Chiapello. 

L’éducation physique et sexuelle que j’aurais voulu avoir à l’école

Bonjour ! Il paraît que je critique beaucoup et qu’il faut que je m’applique à moi-même mon mantra comme quoi “il faut que la gauche propose des alternatives plutôt que ne faire que critiquer”.

Or, récemment sur facebook j’ai relayé un texte sur l’école qui police les tenues des filles (interdiction de montrer son nombril, mais aussi de porter un foulard islamique), et j’ai développé un petit texte sur ma propre expérience au collège quand le personnel m’a réprimandée pour ma tenue.

Bref ça m’a faite réfléchir à quelle éducation j’aurais voulu avoir en termes de rapport au corps. Avant tout, je ne suis pas spécialiste de la question, et je n’ai même pas lu de bouquins là-dessus, je m’inspire de ce que j’ai lu dans mes réseaux féministes sur internet, en particulier la pensée “body-positive” et “sex-positive” anglo-saxonne, et aussi de ce que j’ai lu sur l’éducation sexuelle dans les pays scandinaves. Je ne fais que des propositions, et si des spécialistes passent par là je serai reconnaissante si on me corrige si je dis des bêtises.

 

J’aurais voulu que l’école m’apprenne à respecter mon corps et en prendre soin, et qu’elle me présente les relations sexuelles comme étant dans la continuité des relations sociales (plutôt qu’un monde un peu mystérieux et interdit, vaguement sale et suspect).
Dès le plus jeune âge, j’aurais voulu qu’on m’éduque au consentement : ne pas toucher quelqu’un qui ne le veut pas, qu’on m’apprenne que c’est OK de refuser qu’on me fasse un câlin ou un bisou, même si j’ai 4 ans et qu’il s’agit d’un-e adulte. Qu’on m’explique qu’il ne faut pas avoir honte de demander un câlin ou de proposer de faire un bisou. Mais que si quelqu’un, enfant ou adulte, en exige de nous, il faut savoir dire non, que c’est la personne qui insiste qui est en tort. Qu’on peut avoir envie, ou pas envie, de contact physique, et qu’il faut savoir accepter un refus, et qu’on a le droit d’exprimer son refus. (là encore je ne suis pas spécialiste des enfants, mais ma mère est instit en maternelle, et de ce qu’elle raconte les plus jeunes de ses moyennes-sections demandent parfois un câlin à la maîtresse parce que leur maman leur manque, ou que ceux qui sont les meilleurs amis du monde se font des bisous à la récré. C’est tout mignon, mais moi je n’ai absolument pas le souvenir que le contact physique était un sujet de conversation quand j’étais en maternelle et en primaire)

J’aurais voulu qu’on m’apprenne à prendre soin de mon corps, par exemple à bien me nourrir et à avoir une bonne posture. Maintenant j’ai 24 ans et j’ai de gros problèmes de dos, et je me rends compte que ce n’est pas évident du tout de se tenir correctement. On m’a bien dit “tiens-toi droite”, sauf que quand tu n’es pas spontanément “droite”, dans mon cas plutôt voûtée, quand on te dit ça tu as tendance à rejeter les épaules en arrière ce qui rend la douleur limite pire (alors que ce qu’il faut faire, c’est avancer le sternum tout en ne crispant pas les épaules. Je l’ai appris sur youtube). Ce sont des questions compliquées, mais les cours d’EPS s’appellent bien “éducation physique et sportive”, pourquoi ne pas avoir de temps en temps des séances avec des kinés invités pour nous apprendre à bien utiliser les muscles et les articulations ? Ça ferait de la prévention médicale, ça revient même moins cher à la sécu que de guérir les gens une fois qu’ils ont de gros problèmes de santé.
De même pour la nutrition : je n’ai le souvenir que d’événements un peu absurdes du style “semaine du goût” où on avait des activités de type “manger une tomate les yeux bandés”. Et aussi d’affiches “ne mangez pas trop de frites” à la cantine. J’aurais voulu qu’on m’apprenne par exemple dès le collège à lire une étiquette pour reconnaitre les ingrédients bons pour ma santé et les dangereux. Qu’on m’explique l’impact environnemental de différents aliments. Qu’on m’apprenne à reconnaitre les fruits et légumes de saison. Pareil, ce n’est pas le boulot des profs, mais inviter des médecins et/ou des nutritionnistes de manière régulière pourrait être salutaire d’un point de vue prévention et santé publiques. Et que ce ne soit pas uniquement axé “ne mangez pas de cochonneries sinon vous allez être gros-se”. Je voudrais que ce soit axé sur le respect et l’acceptation de la morphologie de chacun-e, sur le fait d’apprendre à reconnaître les produits bons pour la santé, savoir composer une alimentation équilibrée, et ensuite à écouter et respecter son corps. Par exemple, ce n’est pas du tout évident d’apprendre à savoir quand on n’a plus faim (l’écoute de son corps n’est pas spontanée pour tout le monde), ou de savoir si on boit assez d’eau, ou de trouver des alternatives bonnes pour la santé si on n’aime pas l’eau. Que l’État fasse des “taxes soda” et interdise les distributeurs de sodas à l’école, c’est purement négatif (de l’ordre de la dissuasion), pourquoi pas proposer des tisanes gratuites à tout le monde à la récré par exemple ? Distribuer régulièrement des fruits de saison comme en-cas ? Proposer un-e interlocuteur/trice pour parler troubles alimentaires sans tabou ?

J’aurais voulu que les séances de sport ne soient pas aussi violentes pour les filles et les personnes au physique en dehors de la moyenne. Moi j’avais un an d’avance, et en plus j’ai grandi tard (j’ai eu mon pic de croissance quelque part en terminale et en première année post-bac). J’étais donc, jusqu’en terminale, toujours parmi les plus petites de la classe, voire la plus petite. Pour les sports d’équipe, j’étais choisie en dernier, et pour des choses comme l’athlétisme, j’étais évaluée sur des grilles de performance… qui étaient construites à partir d’élèves “moyens” beaucoup plus grands que moi ! J’ai donc achevé le lycée en me considérant comme nulle en sport. Et ce, alors que depuis toujours je pratiquais beaucoup de sports en club (arts martiaux, gym et danse dans mon cas). Bref tout ça pour dire que je trouve que les séances d’EPS sont extrêmement violentes en mode “on construit les pratiques et les évaluations pour l’élève moyen, et si c’est dur pour toi ça veut dire que t’es nul-le, même si tu avais pas le physique de l’élève moyen”. Je voudrais créer la possibilité de remplacer l’athlétisme et les sports collectifs par des choses comme du Pilates, du yoga, ou des arts martiaux par exemple. Au moins pour les élèves qui, pour une raison ou pour une autre, ont du mal à rentrer dans le moule des sports plus standard comme les sports de ballon ou l’athlétisme.
De plus, pour parler de ce que je connais, le Pilates par exemple a été conçu pour développer les muscles profonds de manière harmonieuse, et c’est totalement compatible avec par exemple les sportifs en convalescence. C’est quelque chose qui non seulement est bon pour la posture, mais en plus apprend à écouter son corps et en prendre soin.
Les arts martiaux ont cela en commun avec le Pilates, qu’ils ne sont pas intrinsèquement compétitifs (contrairement aux sports d’équipe par exemple). (je parle des arts martiaux un peu plus traditionnels comme l’aïkido où il n’y a pas de compétitions du tout, ou par exemple moi j’ai fait du karaté avec un prof qui était totalement contre la compétition aussi, ce qui est minoritaire dans le karaté, mais bref ça existe). Les arts martiaux sont extrêmement focalisés sur le respect mutuel, et le fait de travailler en “partenaires” plutôt qu’en “compétition”.
Bref, yoga/Pilates et arts martiaux ne sont que des exemples à partir de ce que je connais, le fond de ma pensée c’est que je voudrais que le sport au collège et au lycée soit plus adapté à toutes les morphologies, et qu’il développe la confiance en son corps et l’apprentissage de faire du bien à son corps, plutôt que la compétition, l’affrontement et la performance. (un bémol : je n’étais que “le nain de la classe”, par exemple je n’ai jamais été ronde, donc je ne fais que supposer que ce genre de séances d’EPS ce serait mieux pour les personnes rondes, si certain-e-s me lisent je serais intéressée par votre avis 🙂 de même pour d’autres morphologies un peu en dehors de la moyenne).

J’aurais voulu donc que l’éducation sexuelle soit positive et sans tabou. Au collège, je me souviens de n’avoir eu que deux séances en quatre ans : une en classe entière (où tout le monde était super gêné donc les blagues grasses fusaient), et une avec uniquement les filles de ma promo, pour parler règles, hygiène intime etc. Bon déjà je trouve ça totalement choquant que les filles soient les seules à avoir eu des leçons obligatoires d’hygiène, comme le souligne ce brillant article, notre société est obsédée par le contrôle de l’appareil reproducteur des femmes, qui est en permanence d’emblée suspecté d’être sale et dysfonctionnel.
J’aurais voulu qu’on nous dise que c’est OK de s’interroger sur son identité de genre et sur son orientation sexuelle. Qu’on nous propose un-e conseiller-e, ou un numéro de téléphone, bref un contact possible si on est en détresse vis-à-vis de ces questions.

J’aurais voulu que l’école soit moins focalisée sur le contrôle de la tenue vestimentaire des filles, et plus focalisée sur l’éducation vis-à-vis des insultes sexistes, homophobes, grossophobes etc. Par exemple moi j’étais très tôt consciente d’être contre l’homophobie (avant même de me rendre compte que j’étais attirée par les filles), par contre au collège ça m’arrivait encore d’utiliser “pédé” comme une insulte envers des garçons dont je savais très bien qu’ils sortaient avec des filles, j’aurais pu avoir utilisé absolument n’importe-quelle autre insulte, c’est juste le premier gros mot qui m’était venu en tête parfois. Je me souviens d’avoir fini dans le bureau de la CPE pour avoir fait ça. Elle m’a sermonnée en mode “c’est pas bien” et j’ai eu une punition. Je le méritais totalement !! Mais pour accélérer ma prise de conscience, j’aurais voulu qu’en plus de la punition on explique clairement pourquoi j’ai fait une connerie, qu’on me parle comme à quelqu’un de rationnel, par exemple : “tu sais ce que ça veut dire “pédé” ? tu penses que c’est mal pour un garçon d’aimer les garçons ? alors pourquoi tu utilises ça comme une insulte ? oui peut-être que lui n’est pas homo, mais tu perpétues une image comme quoi être gay c’est négatif, tu penses que c’est bien ? bon alors ne recommence pas et va t’excuser”. Je repense à l’enfant/ado que j’étais, et je suis convaincue que la meilleure manière de m’éduquer c’était non pas se contenter de me dire “c’est mal”, mais me faire comprendre précisément qu’est ce qui était mal et pourquoi c’était problématique. On vient tou-te-s de familles qui ont plus ou moins des préjugés (dans ma famille, beaucoup de slut-shaming et de grossophobie par exemple), ce n’est pas évident pour tout le monde pourquoi “c’est mal” d’insulter certaines catégories de gens. L’école devrait être là pour ça : non pas sermonner, mais expliquer logiquement aux enfants ce qui est problématique dans les propos discriminatoires, en gros faire jouer la raison plutôt que l’autorité.

Pour les séances d’EPS, j’aurais voulu qu’il y ait des cabines fermées pour les enfants gêné-e-s par les vestiaires collectifs. Non seulement pour beaucoup c’est gênant de se déshabiller en public, mais en plus l’absence d’adultes dans ces moments faisait que, dans mon expérience, les insultes fusaient. Par exemple j’étais la dernière de ma classe à avoir eu des seins (comme je le disais plus haut, j’avais sauté une classe et EN PLUS j’ai eu une croissance tardive), bah enlever mon t-shirt deux fois par semaine devant toutes les filles de la classe ça a bien empiré mon embarras à ce sujet, surtout quand je me suis pris des remarques. Et je n’imagine même pas ce que ça doit être par exemple pour les enfants trans.

J’aurais voulu que les séances d’éducation sexuelle, et les programmes de SVT, ne soient pas uniquement focalisées sur la contraception et les IST. Alors oui il faut absolument éduquer les jeunes à ces sujets : les chiffres montrent que l’usage du préservatif est en baisse, ce qui est terrible. Mais présenter ça de manière totalement déconnectée de l’attraction, du plaisir etc, ça rend ça totalement clinique, et un peu hors-sol, pour des ados plutôt traversés par des émotions violentes à ce sujet (de mon expérience en tout cas).
Si dès l’enfance les élèves étaient éduqué-e-s au consentement et au respect de son corps et de celui d’autrui, j’ai l’impression que ce serait plus simple de présenter les relations sexuelles comme dans un continuum par rapport aux autres relations sociales. J’aurais voulu qu’on me dise que c’est OK si je suis une fille et que j’ai envie de faire l’amour. Que c’est OK si je suis attirée par les filles. Que c’est OK si je n’ai pas envie du tout, que les asexuels ça existe, et qu’il faut les respecter. Que si un mec insiste pour m’embrasser ou faire l’amour, alors que je dis non, que c’est lui qui est en tort. J’aurais voulu qu’on m’apprenne ce que c’est que la culture du viol et pourquoi ce n’est jamais la victime de viol qui est responsable. Qu’on m’explique que c’est tout à fait possible d’avoir plusieurs partenaires, moyennant protection contre les IST, et qu’on m’explique comment ça se passe un dépistage. Bref, qu’on me présente la sexualité comme quelque chose de normal, et qu’on m’explique rationnellement comment éviter de prendre des risques. Qu’on présente la sexualité comme un ensemble de pratiques possibles, qu’on me dise que je peux faire tout ce que je veux tout en ayant un respect inconditionnel pour le consentement d’autrui, et qu’on m’encourage à exprimer mon consentement (et surtout l’absence de consentement le cas échéant). Qu’on ne fasse pas que me présenter la sexualité comme un risque (d’IST, de grossesse, ou que je risque de me faire violer avec du GHB), mais comme une activité sociale avec éventuellement une dimension émotionnelle, du plaisir, et certaines règles à respecter. Qu’on me présente les statistiques comme quoi la plupart des ados se masturbent, et que, même si c’est un truc intime et qu’on n’est pas obligés d’en parler à qui que ce soit, on n’a pas à se sentir vaguement sales ou coupables si on le fait. Voire, que la masturbation aide à apprendre à connaitre son corps et que c’est quelque chose de positif si tu as envie de le faire. Qu’on m’explique que le slut-shaming c’est socialement délétère, et que les prostituées ne sont pas des criminelles, par conséquent “pute” comme une insulte c’est totalement insensé (je pense que là même les abolitionnistes seront d’accord ?).

Je pense que la libération sexuelle passe par l’amour de son corps, le fait de suivre ses envies, respecter celles d’autrui, et oser chercher à faire respecter les siennes. À ce titre, pour moi ça s’inscrit dans l’idée plus large d’un rapport positif à son propre corps.
J’ai lu sur un site américain traitant de fitness : “fais du sport parce que tu aimes ton corps, pas parce que tu le détestes”. C’est le genre d’idée très générale que je pense que l’école devrait propager. Nous vivons dans une société où les médias nous bombardent d’impératifs, où les icônes de beauté consacrent des sommes d’argent, et des quantités de temps, à entretenir leur physique, qu’aucun-e salarié-e lambda ne pourrait jamais égaler. Dans le même temps, en interview, beaucoup de mannequins se vantent de se nourrir de pizza (certain-e-s ont un métabolisme inhumain, je suppose que d’autres mentent). Bref, ce n’est pas dans les médias qu’on apprend comment s’occuper correctement de son corps, et ça n’a rien d’évident. C’est pour cela que pour moi, l’école devrait

  • avoir une approche rationnelle, c’est à dire démystifier l’alimentation, la posture, la sexualité, bref tous ces aspects du corps où les médias nous montrent des images biaisées ou totalement irréalistes.
  • avoir une approche positive, c’est à dire encourager tout le monde à aimer son corps et en prendre soin, plutôt que contribuer aux attentes drastiques, ou à la honte du corps que beaucoup de médias véhiculent. (En particulier, foutre la paix aux filles concernant leur tenue vestimentaire. Et à mes yeux ça inclut le foulard islamique. Chacun-e son background social, chacun-e la tenue qui fait se sentir libre. Forcer les filles à cacher leurs épaules ou enlever leur foulard, c’est du poliçage du corps des filles, et il faut arrêter avec ça.)
  • avoir une approche inclusive, parce qu’aux dernières nouvelles, l’école de la République est censée éduquer tous les enfants, quel que soit leur milieu d’origine. Je pense par exemple aux enfants venant d’une famille religieuse assez anti-sexe (ou strictement hétéro/pas avant le mariage) : il n’est pas question que l’école encourage qui que ce soit à avoir des pratiques sexuelles, mais pour des enfants qui pourraient se trouver en porte-à-faux par rapport à leur milieu social, l’école devrait leur offrir un point de vue différent : “tu n’es pas anormal-e, tu n’es pas sale, tu n’es pas coupable, tu as ta place à l’école, et il existe des institutions pour te soutenir si ta famille te rejette”. (par contre, si les enfants veulent suivre les injonctions de leur famille, très bien pour eux, mais ils devraient savoir qu’il y a une alternative)

 

Pour moi, aujourd’hui le compte n’y est pas.
La bonne nouvelle, c’est que ce que je propose n’a qu’un coût très minime pour les finances publiques.
La mauvaise, c’est que j’ai vraiment des gros doutes quant au fait que l’ensemble du personnel du primaire et du secondaire partage mes vues. C’est pour ça qu’il faut lutter pour diffuser ces idées pour améliorer la santé physique et mentale de tout le monde en diffusant l’idée d’un rapport positif à nos corps 🙂

Comment éviter d’offenser les gens appartenant à une catégorie discriminée/infériorisée

Nous sommes tou-te-s situe-e-s socialement. Le sexe, la race, la classe sociale, la santé, toutes sortes de privilèges ou au contraire d’inconvénients sociaux, définissent notre position sociale.

Cet article ne vise pas à donner un « guide du bon-ne allié-e » pour le militantisme, ni à disserter sur l’intersectionnalité. Il vise juste à donner des conseils pour nos interactions quotidiennes, inspirés de mon vécu. On peut ne pas du tout être engagé-e politiquement, mais juste vouloir éviter de vexer ou blesser les gens parce qu’on veut être sympa et laisser une impression agréable à tous les gens qu’on fréquente. On peut aussi utiliser ce raisonnement dans le cadre d’une réflexion politique ambitieuse sur l’émancipation. On peut vouloir éviter autant qu’on peut, à notre niveau individuel, de perpétuer la violence sociale. Bref, je propose des pistes pour essayer de ne pas froisser les gens moins privilégiés que vous.

Personnellement, j’ai de nombreux privilèges, par exemple je suis blanche, valide, cisgenre et j’ai fait des études élitistes (prépa + grande école). Mes quatre grands parents sont diplômés de l’équivalent d’un bac+5 dans mon pays d’origine, ce qui fait de moi une bonne grosse héritière de capital culturel. Il y a même des photos de mes ancêtres vers 1900… ingénieurs des chemins de fer. Bref, mes origines sont profondément ancrées dans la petite bourgeoisie. Et aussi loin que je me souvienne, l’ensemble de ma famille a été très active pour m’enseigner des choses (pas seulement les parents mais aussi les grands-parents et les grands-oncles). Je suis donc arrivée à l’école avec un gros héritage de capital culturel qui m’est tombé dessus par pure chance.

Par contre, j’ai certains stigmates sociaux. D’abord, je suis une femme, donc je subis le patriarcat depuis ma naissance. Puis, je ne suis pas hétérosexuelle (je ne sais pas trop ce que je suis, probablement quelque chose comme pansexuelle, mais l’argument qui importe là c’est que je me suis déjà faite emmerder quand j’étais dans un lieu public avec ma copine de l’époque). Ensuite, je suis une immigrée. J’ai vécu entre mes 5 et mes 12 ans dans l’anxiété du renouvellement du titre de séjour, même si maintenant ça fait la moitié de ma vie que j’ai la nationalité française. Bref, qui dit « immigration depuis une région reculée du monde » dit… PAS DE PATRIMOINE. Je n’hériterai jamais de rien (je dis ça parce que le patrimoine ce sont des inégalités qui orientent énormément le champ des possibles pour toute une vie, et on y réfléchit assez peu). Aussi, entre mon arrivée en France et mes 19 ans, j’avais très peu de ressources monétaires. Je ne vivais pas dans la pauvreté car ma mère et moi bénéficiions du logement de fonction de mon beau-père. Par contre, ma mère passait de la précarité au chômage pendant l’ensemble de ma scolarité. On a connu les allocations chômage dégressives. Écolière, je me souviens marcher dans la rue avec ma mère, qui m’expliquait qu’elle allait peut-être bientôt se retrouver sans aucune ressource car ses droits allaient expirer, et que dans ce cas-là nous allions vivre tous les trois sur le salaire de mon beau-père ; qu’il fallait donc que je me prépare parce que peut-être qu’il faudrait que je ne demande plus aucun achat superflu. Heureusement, elle a retrouvé un travail peu de temps après cette conversation. Jusqu’à mon indépendance financière, elle a toujours été précaire et ses revenus n’ont jamais dépassé le SMIC. Par exemple je n’ai jamais eu de console de jeu à brancher sur la télé, ou je n’ai jamais fait de cheval, parce que c’était trop cher. [Heureusement, à 17 ans j’ai eu la bourse du CROUS et la bourse au mérite, ce qui faisait 600€/mois, et à 19 ans j’ai intégré une école qui paie les étudiants 1200€/mois donc c’était la fin de la galère et aujourd’hui je suis doctorante financée donc financièrement tout va bien.]

Pourquoi parler de « ma vie, mon oeuvre » ? Parce que par mon statut sociologique un peu atypique (immigrée à gros capital culturel mais sans capital économique), j’ai gravité toute ma vie autour de gens plus riches que moi. La plupart du temps je le vis très bien, mais parfois certains propos me hérissent carrément le poil. C’est une interaction de ce type qui m’a inspirée pour écrire cet article. Dans mon enfance pour beaucoup de choses je n’ai pas eu le choix parce que je n’avais pas les moyens. J’ai donc essayé d’identifier quels propos précisément m’énervent, et pourquoi. Ça vaut pour le sexisme aussi, mais j’ai la chance de fréquenter un milieu assez sensibilisé là-dessus, bizarrement c’est sur la richesse (revenu et patrimoine) que mes interactions quotidiennes m’énervent le plus souvent, des gens qui parlent de choses qu’il aurait « absolument fallu faire » dans mon enfance et mais qui ne faisaient même pas partie de mon champ des possibles par exemple.

 

Avant tout, je sais que je ne suis absolument pas parfaite. Je suis sûre que j’ai parfois des propos très arrogants et désagréables quand je parle de mon parcours (prépa dans un grand lycée parisien puis grande école). Souvent, je me rends compte que j’ai dit un truc socialement offensant une fois que je l’ai prononcé, et c’est trop tard. Aussi, j’ai beau savoir théoriquement tout le problème que ça pose de mégenrer les personnes trans, malheureusement ça m’est déjà arrivé… Sur le racisme, j’essaie d’être une alliée mais ça m’est déjà arrivé de dire des conneries. Bref, personne n’est parfait, certainement pas moi, et il faut absolument me recadrer si je dis quelque chose de discriminant !!

Comme l’a dit Laci Green à propos du féminisme : « personne n’est parfait-e, nous sommes tou-te-s au milieu d’un chemin, d’un processus ». En tant que catégorie dominante il faut être conscient-e de ses privilèges, et toujours prêt-e à se remettre en question.

On peut parler de son expérience de privilégié-e, de riche (« je suis parti-e en vacances au ski dans un châlet en Suisse, c’était génial »), d’homme blanc cisgenre etc. Il y a juste des choses, ou des manières de présenter les choses qui, j’ai l’impression, sont énervantes pour les personnes moins privilégiées que soi, et j’ai essayé d’en identifier quelques-unes.

Les choses à faire quand on parle à quelqu’un qui est discriminé alors qu’on ne l’est pas

  • Le/la croire quand il/elle parle de ses problèmes spécifiques. Rien de plus énervant que l’incrédulité des dominants. Par exemple les hommes cis qui disent que le harcèlement de rue ce n’est pas si fréquent ou pas si chiant, c’est énervant.
  • Le/la soutenir à propos de ces problèmes. Montrer un minimum de compassion. Généralement les personnes discriminées se font mépriser et/ou insulter au quotidien. Le soutien n’est pas de trop. Juste une parole positive ou un regard compatissant c’est le minimum.
  • Reconnaître son statut de privilégié. Par exemple, quand on est cisgenre, rien de plus discriminant que de refuser ce terme et dire « bah non je suis juste normal-e ». Dans le cas des revenus ou du patrimoine, parler de son lot comme « le minimum décent pour vivre » alors qu’on est dans les 15 % les plus riches, c’est indécent (vous pouvez connaître votre position ici et je vous encourage à le faire).
  • S’éduquer. Les personnes discriminées n’ont pas pour mission de nous éduquer. Lire des témoignages de personnes moins privilégiées que soi est important.
  • Accepter humblement quand on nous recadre. Quand je dis à un homme « ce que tu dis est sexiste et/ou ça m’affecte négativement en tant que femme », rien de pire qu’une réaction outrée et vindicative.
  • Ne pas s’attendre à du tact et de la délicatesse. Les personnes victimes de la discrimination subissent ça tout le temps et depuis toujours. Parfois ce qui est un propos très marginal pour vous est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Si vos propos les heurtent, leur réaction peut être épidermique. Il faut savoir prendre sur soi en relativisant son privilège.

 

Maintenant, les choses à ne surtout pas faire.

  • Croire qu’on a déjà parfaitement mis à distance ses préjugés. Notre société est classiste, raciste, sexiste etc. Ça fait toujours mal à l’égo de se faire recadrer mais il faut absolument accepter de toujours se remettre en question.
  • Être incrédule et/ou minimiser. Si quelqu’un raconte être affecté-e par une discrimination que vous ne subissez pas, ce n’est pas à vous de décider si ça l’affecte vraiment et dans quelle mesure.
  • Se plaindre sur un point sur lequel on est plus privilégié que l’interlocuteur/trice. Par exemple si tu te plains que c’est trop dur d’accéder à la propriété avec ton héritage qui t’a donné un apport alors que tu parles à quelqu’un qui n’en aura jamais.
  • Dire « je n’aurai jamais pu y arriver sans mon privilège » alors que ton interlocuteur/trice l’a fait. Typiquement des trucs de standards de consommation, du style « c’est impossible de vivre à Paris avec tel ou tel revenu » alors que ton interlocuteur le fait (même s’il lui a fallu manger des pâtes).
  • Être outré-e et renverser le stigmate. Comme avoir une réaction du type « tu es agressive et puis j’ai pas à m’excuser d’être blanc/que mes parents soient riches ». Non. Tu t’es peut-être fait-e engueuler, mais en tant que privilégié-e il vaut mieux prendre sur soi un peu. Tu es un peu vexé-e ponctuellement, mais l’important c’est de contribuer à mettre fin à la discrimination dont ton interlocuteur/trice est victime.

 

Voilà, ce ne sont que des pistes et je prends toute critique et toute suggestion de continuation.

D’abord, ces recommandations ne limitent la liberté d’expression de personne. Je suis pour une liberté d’expression totale, l’important c’est de pouvoir avoir ces débats (qui est privilégié ? Est-ce justifié ?). Ce ne sont que des conseils pour les gens qui veulent éviter de perpétuer une violence sociale insidieuse qui leur paraît injuste.

Ensuite, à me lire certain-e-s pourraient penser que c’est là une espèce de « nouvelle gauche néolibérale » qui ne se préoccupe plus de lutte des classes, mais de concepts de « privilèges » à la con et voulant ériger du « politiquement correct » à tous les niveaux, mais je ne pense pas.
Je pense que les micro-agressions et les offenses du quotidien participent d’un système inégalitaire. Par exemple le « classisme » n’est pas une vision édulcorée post-lutte des classes. Je pense au contraire que c’est un élément, une partie de la superstructure (tant que les riches pensent comme des riches et n’ont pas d’empathie avec les pauvres, ils feront des politiques de riches). Et que ça ne substitue pas au militantisme (par exemple revendiquer l’égalité des droits pour les trans ou la fin de l’islamophobie d’état, ou même une révolution socialiste ou l’abolition de l’État). Je pense que ce sont juste des pistes pour le quotidien pour les gens qui ne veulent pas militer, et que c’est un complément pour les gens engagés, parce que ça nous pousse à traquer dans notre inconscient toutes les discriminations qu’on a intériorisées et qui nous traversent, si on veut l’émancipation et la libération de tou-te-s.

Consommer, c’est cautionner.

J’ai trop souvent entendu des militants, en réunion, m’expliquer d’un air condescendant “non mais tu vois, le problème, ce n’est pas la consommation, c’est la production“. Avec l’air de quelqu’un qui a réfléchi alors que moi j’agirais d’une manière naïve.

C’est faux. En tant que consommateurs, quand nous savons que la marchandise a été produite dans de mauvaises conditions, c’est notre devoir d’arrêter de donner notre argent à des firmes qui ne respectent pas les humains et la planète.

 

Des enfants Syriens réfugiés en Turquie travaillent pour fabriquer les vêtements produits par les grandes enseignes, et ils sont payés des centimes.

Les sous-traitants de Asos, Zara, Mango, Marks&Spencer, et avant cela H&M, sont concernés. En 2013 déjà, l’effondrement d’une usine textile à Dacca faisait 1200 morts, cette fois-là c’était un sous-traitant de Mango (encore) et Primark qui était en cause. Les grandes marques ont tendance à dire “c’est pas nous, c’est les sous-traitants, on ne savait pas”. Mais quand, comme H&M et Primark, on veut vendre à profit des jeans à 10€, et qu’on sous-traite sans se préoccuper des conditions, il faut faire preuve de mauvaise foi pour dire qu’on est innocent. L’assurance de conditions de production décentes devrait passer avant la recherche du profit. Et de même pour Zara et compagnie, qui vendent des produits d’une qualité médiocre à un prix élevé, réalisant des profits stellaires, alors que les salariés sont dans une condition proche de l’esclavage.
Je suis la première à adorer acheter des vêtements. Je reconnais avoir, par le passé, filé BEAUCOUP de fric par exemple à Asos en séances de shopping compulsif. Mais le cas des enfants syriens m’a vraiment faite tomber de ma chaise et réfléchir.
Je n’achèterai plus de vêtements sans me préoccuper des conditions de production. Quelques pistes pour un shopping éthique : acheter d’occasion, acheter local (“made in France” ou autre), acheter à des firmes qui sont très claires sur les conditions de production. Ça demande de réfléchir un peu avant d’acheter (et je suis la première à avoir un lourd passif de shopping compulsif derrière moi), mais on ne peut plus faire comme si c’était anodin.

 

 

Et demandez-vous si vous êtes OK avec les conditions de production des produits animaux.

40% des vaches en France souffrent d’inflammation chronique des pis à cause de la traite productiviste.

Pour obtenir la couleur rose du veau, les bestioles sont anémiées. Ce n’est pas la couleur normale. C’est notamment pour éviter qu’ils mangent suffisamment de fer (et donc que leur viande rougisse) que les veaux à viande sont élevés enfermés plutôt que dans les prés.

Les poussins mâles, inutiles à la ponte, sont broyés systématiquement.

En France, il y a un scandale sur les conditions d’abattage tous les six mois.

Les lapins angora à laine sont torturés, même sur le territoire français.
Et ce n’est pas qu’en Chine ou dans d’autres pays moins développés. Je n’ai cité que des scandales qui concernent la France. L’ensemble des produits animaux sont fabriqués dans des conditions effroyables pour les bêtes. Et je ne parle même pas de l’impact environnemental de l’élevage : 14% des émissions de gaz à effets de serre en France.

Ne soyez pas le militant hautain qui m’explique que le problème n’est pas la consommation mais la production. Tant que vous achetez du jambon industriel, vous cautionnez ce système. Si vous êtes sensible au changement climatique et ne souhaitez pas encourager la torture des animaux, dans la mesure du possible il faut éviter d’acheter ces produits.
Pareil, je suis la première à raffoler du fromage, des pulls tout doux en angora, et des sacs en cuir. Mais récemment j’ai eu un choc (j’avoue, c’est la vidéo des lapins qui m’a noué la gorge), et je vire vegan. Parce que les animaux bio n’ont pas de meilleures conditions d’abattage. On ne peut plus dire qu’on ne savait pas. Soit on ne consomme plus, soit on accepte d’encourager le système. Achetez si vous trouvez les conditions acceptables, sinon, des alternatives existent.

Pour le cuir et la laine, on peut aller en friperie : ces vêtements durent longtemps, et en plus, c’est moins cher d’acheter d’occasion. Pour remplacer les produits animaux alimentaires, les légumineuses sont bourrées de protéines et de fer, et par exemple le tofu fumé rappelle la bonne odeur du lardon ou du saucisson.

 

 

Oui, les firmes en savent toujours plus que nous sur les conditions de production, donc un contrôle public de la production reste nécessaire.
Mais dans l’hypothèse où celui-ci n’est pas mis en place demain, nous pouvons commencer à agir en attendant.
Le capitalisme réagit à la demande. Le boycott est donc un outil puissant pour que les firmes modifient leurs conditions de production. Si elles ne le font pas par éthique, elles le feront pour maintenir notre consommation, et donc leurs profits.

 

Chacun-e sa vision du monde, mais à partir du moment où vous savez que la production d’une marchandise contredit VOS critères éthiques, continuer à acheter c’est cautionner ce mode de production.

Dans l’hypothèse où le capitalisme n’est pas aboli demain, la consommation a un rôle à jouer pour limiter les horreurs de la production, et ça commence aujourd’hui.

Ça commence en s’informant sur les conditions de production des marchandises qu’on achète. Évidemment, ça ne concerne pas les personnes dont les revenus trop faibles ne permettent pas d’avoir le choix.
Mais par rapport aux exemples que j’ai cités, acheter d’occasion ou arrêter les produits animaux permet en fait d’économiser de l’argent.

Le fétichisme de la marchandise consiste à voir les marchandises comme une entité mystique indépendante des conditions de production. Aujourd’hui, c’est une période sombre pour nos mobilisations en tant que producteurs (cf la loi travail). Mais la mobilisation en tant que consommateurs reste possible pour toute personne qui a un accès internet et un quart d’heure à perdre. Les firmes peuvent investir autant qu’elles veulent dans leurs campagnes de com’, elles ne peuvent pas nous obliger à acheter leurs produits, et nous avons internet pour investiguer les conditions de production. (coucou, H&M, encore toi, qui sors une campagne de pub pseudo-féministe alors que dans tes usines tu licencies les femmes enceintes)